McGilchrist sur le processus créateur (about the creative process)

 

J’ai demandé à Iain McGilchrist,  psychiatre, auteur et conférencier TED,  quel est le lien entre le processus créateur et les deux hémisphères du cerveau. Voici sa réponse.

I asked Iain McGilchrist, psychiatrist, writer, and TED speaker, what is the link between the creative process and the 2 hemispheres of the brain. His answer follows the translated french version.

Le processus créatif et les deux hémisphères

Avant toute chose, il faut dire qu’il est erroné de croire que la créativité est réservée à l’hémisphère droit. Pour être créatifs, nous avons besoin des deux hémisphères. Il est intéressant de noter que Joseph Bogen, un des pionniers du monde de la chirurgie, qui dans les années 1950 et 1960, a développé la procédure pour le traitement de l’épilepsie incurable, a rapporté que l’un des seuls déficits permanents de la commissurotomie (l’opération de déconnexion interhémisphérique) était une baisse de créativité. Une façon d’envisager les différences entre les deux hémisphères, c’est de dire que l’hémisphère gauche vise à préciser les possibilités jusqu’à ce qu’elles deviennent une certitude, alors que l’hémisphère droit vise à s’ouvrir aux possibilités. Il est évident que pour que quelque chose voie le jour, il est nécessaire d’équilibrer ces tendances. Si une voix trop critique se manifeste durant les phases initiales de la création, son effet est inhibiteur, une certaine ouverture démunie de jugement est nécessaire. Mais sans sélectivité et sans contraintes, il n’y a rien non plus. En fait, les contraintes peuvent être libératrices: comme l’a dit Goethe, «In der Beschränkung, zeigt sich erst der Meister» (C’est seulement dans la contrainte que le maître se révèle).

Un de mes dessins humoristiques préférés du New Yorker, montre un artiste debout devant une grande toile avec de la peinture éclaboussée dans tous les sens, et son épouse et partenaire, debout sur un côté, lui dit: «Encore du lithium».

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Par ailleurs, lorsqu’on les a interrogés à propos des effets de la prise de lithium sur leur créativité, les artistes atteints d’un trouble bipolaire (ce que l’on appelait la maniaco-dépression) affirment être plus créatifs lorsqu’ils prennent du lithium deux fois plus souvent qu’ils disent l’être moins.

Nous devons donc trouver un bon équilibre entre l’ouverture et la sélectivité. Il est vrai que l’hémisphère droit peut aider la créativité là où il est impossible à l’hémisphère gauche de le faire. Par exemple, la structure des colonnes neuronales de l’hémisphère droit, comparée à celle trouvée dans l’hémisphère gauche, permet des connexions plus diffuses et de plus grandes portées, et encourage des raccords plus lâches entre les idées, les mots, les images, et les concepts. De plus, en raison de sa mémoire de travail plus vaste et comparativement plus noradrénergique, cet hémisphère peut maintenir ensemble des notions disparates pendant un peu plus longtemps sans devoir choisir entre ces idées. C’est aussi le moyen par lequel nous reconnaissons les formes et les motifs dans les choses, que ce soit la musique, la poésie, la peinture ou les mathématiques et une grande partie de la créativité consiste à voir les formes.

Les gens demandent souvent ce qui peut être fait pour accroître leur créativité. Presque toujours, ils attendent une réponse dans le sens de «faites ceci» ou «essayez cela». Pour être un peu injuste, la question s’inspire de l’approche typique de l’hémisphère gauche. Je ne dis pas que vous ne pouvez pas vous orienter vers une plus grande créativité, mais la plupart du temps, il n’est pas question de faire quelque chose, mais plutôt, de ne rien faire. Vous ne pouvez pas faire en sorte de rencontrer l’être aimé idéal  mais vous pouvez certainement agir de façon à ne jamais y réussir! La première étape consiste donc à modifier votre façon d’agir. Puis survient une attente remplie d’espoir qui n’a rien à voir avec la passivité dans le sens d’abandonner, mais qui est plutôt reliée à une ouverture à ce qui se passe. Selon Heidegger, l’attitude ou disposition qu’il nous faut adopter pour permettre à la réalité de se révéler n’est pas simplement une question d’«attente», mais plutôt d’«être au service de» (nachdenken), peu importe de quoi il s’agit: la révélation patiente, respectueuse et nourricière de quelque chose dont il nous faut déjà avoir une idée. George Steiner compare cela à un «penchant vers» de l’esprit et de l’intellect et de l’oreille que l’on observe dans l’Annonciation de Fra Angelico à San Marco. En d’autres termes, une passivité très active.

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C’est l’hémisphère droit qui permet cette ouverture à tout ce qui pourrait être, alors que l’hémisphère gauche est encore trop préoccupé par l’exécution, puisqu’il est lui-même le créateur. De cette façon, nous limitons ce que nous pouvons accomplir au très peu que nous voyons et comprenons. Le secret de la créativité, s’il en est un, c’est de permettre à la force créatrice, quelle qu’elle soit, et peu importe sa provenance, de se manifester en vous. De cette façon, au moins, les possibilités demeurent illimitées par cet état d’esprit que nous essayons de transcender par la créativité.

Il existe ici un modèle intéressant auquel je fais référence à plusieurs reprises dans The Master and his Emissary. C’est la façon dont un processus doit commencer dans le domaine de l’hémisphère droit, pour passer à celui du gauche, puis revenir une fois de plus à l’hémisphère droit. Cela est vrai à plusieurs niveaux, et la façon la plus simple d’expliquer ce processus, c’est d’imaginer que nous apprenons à jouer une œuvre musicale. Au début, nous sommes attirés par le morceau dans son ensemble, et nous commençons à jouer. Puis nous remarquons qu’à la mesure 38, il faut pratiquer le passage à plusieurs reprises; nous voyons qu’à la mesure 160, il y a un retour à la dominante; et ainsi de suite. Mais lorsqu’arrive le moment de jouer, il faut oublier tous ces éléments, sinon la performance sera horrible. L’idée, c’est que selon toute probabilité, la performance serait aussi horrible si toutes ces étapes n’avaient pas été franchies. Il faut tout simplement les laisser derrière soi. De même, dans l’ouverture du Livre XII de son long poème The Prelude, Wordsworth définit que l’on doit adopter l’attitude nécessaire à l’écriture de la poésie; ainsi, il faut faire l’effort, même si on est conscient qu’au moment de cet effort, nous n’obtiendrons jamais de réponse; et il faut alors s’arrêter. La réponse se manifestera après un certain temps, jamais durant l’essai; mais s’il n’y avait jamais eu d’effort, il n’y aurait pas eu de réponse. Dans The Master and his Emissary, je compare ce concept à celui de l’Aufhebung, où quelque chose qui est laissé derrière soi dans un processus n’est jamais nié, mais plutôt repris dans l’ensemble à un niveau différent, tout comme le fruit n’aurait pu se manifester si la fleur n’avait pas existé, mais aussi longtemps que la fleur est présente, le fruit ne peut du tout naître.

Tous mes meilleurs vœux,

Iain McGilchrist

Iain McGilchrist, what is the link between the creative process and the 2 hemispheres of the brain? 

 

The first thing to say is that it is a misconception that creativity is a right hemisphere preserve.  We need both hemispheres to be creative.  Interestingly, one of the only abiding deficits from commissurotomy (the ‘split-brain’ operation) reported by Joseph Bogen, one of the pioneering surgeons that developed the procedure in the 1950s and 60s for the treatment of intractable epilepsy, was a decline in creativity.  One way of thinking about hemisphere differences is to say that the left hemisphere aims to narrow things down to a certainty, whereas the right hemisphere aims to open them up to a possibility.  Clearly for something to come into being, these tendencies need to be held in balance.  If there is an over-critical voice during the initial phases of creation, it has an inhibiting effect – some non-judgmental openness is required.  But without selectivity and constraint, there is also nothing.  In fact constraints can be liberating: as Goethe said, ‘In der Beschränkung, zeigt sich erst der Meister’ (It is in constraint that the master first reveals himself).

One of my favourite cartoons from the New Yorker has an artist standing in front of a vast canvas, spattered in all directions with paint, and his wife/partner standing to one side, saying ‘More lithium’.  

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Incidentally, when asked about the effects of taking lithium on their creativity, artists with bipolar disorder (what used to be called manic-depression) report being more creative on lithium twice as often as they report being less so.

So we need a good balance of openness and selectivity.  It is true that the right hemisphere can aid creativity in certain ways that the left hemisphere cannot.  For example the structure of its neuronal columns compared with the left hemisphere allows more diffuse and longer-range connections to be made, encouraging looser couplings between ideas, words, images and concepts; and because of its larger, and comparatively more noradrenergic, working memory, it can hold disparate ideas together for slightly longer, without having to decide between them.  It is also the means whereby we recognise the shapes and patterns in things, be it music, poetry, painting or maths – and much of creativity is about seeing the shapes.

People often ask what can be done to make themselves more creative.  Almost always they expect an answer along the lines of  ‘do this’ or ‘try this’.  To be a bit unfair, the very question bespeaks the typical left hemisphere approach.  I don’t say that you can’t put yourself in the way of being more creative, but mostly it is not about doing something, but about not doing something.  You can’t make yourself meet the loved one of your dreams – but you sure as hell can do things that will make sure you never do!  Stopping those is the first step.  Then it’s an expectant waiting.  Which is not the same as passivity in the sense of giving up, but in the sense of opening up to what comes.   The stance, or disposition, that we need to adopt for reality to disclose itself is not just an attitude of ‘waiting for’, according to Heidegger, but one of ‘waiting on’ (nachdenken) whatever it is; a patient, respectful nurturing of something into disclosure, in which we need already to have some idea of what it is that will be.  George Steiner compares it to ‘that “bending toward” of spirit and intellect and ear’ to be seen in Fra Angelico’s Annunciation in San Marco.  A highly active passivity, in other words.

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It is the right hemisphere that enables this opening up to whatever might be, where the left hemisphere is still too concerned with doing things, being itself the creator.  That way we limit what we can do to the very little we can see and understand.  The secret of creativity, if there is one, is to allow the creative force, whatever it is and wherever it comes from, to work in you.  That way, at least, the possibilities remain unlimited by the very cast of mind we are trying to transcend in being creative.  

There is an interesting pattern here which I refer to repeatedly in The Master and his Emissary.  It is the way in which a process needs to begin in the domain of the right hemisphere, move to that of the left, and then return to that of the right once more.  It is true at many levels, and the simplest way to think of it is to imagine learning to play a piece of music.  At first one is attracted to the piece as a whole, and starts to play.  Then one notices that passage at bar 38 that needs to be repeatedly practised; one see that at bar 160 there is a return to the dominant; and so on.  But when one comes to perform, one needs to put all that out of one’s mind, or it will be a terrible performance.  The point is, it would also, in all probability, be a terrible performance if all that had never been gone through.  It just needs to be left behind.  Similarly Wordsworth describes at the opening of Bk XII of his long poem The Prelude that one needs to put oneself in the way of writing poetry; then one must make the effort, even though one knows that while one is making the effort, the response will never come; and then one must stop.  The response comes in the after period, never when one is trying for it; but if one had never made the effort, it would never have come.  In The Master and his Emissary, I compare this to Hegel’s concept of Aufhebung, whereby something that is left behind in a process is not negated, but taken up into the whole at a different level – as the fruit cannot come without the blossom having been, but as long as the blossom is still there, the fruit cannot come at all.

All best wishes,

Iain McGilchrist

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