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© Abitibi, encre et aquarelle
— Il n’y aurait pas de personnage… qu’une vague de froid traversant la plaine abitibienne, et par moment, roulant dans la tempête, un soleil blafard trouant sporadiquement l’écran de neige.
Et alors, tu viendrais, toi, la première, et tu dirais, t’efforçant à la sévérité : « Ne parlez pas si fort, votre père dort! »
On entendrait alors les sifflements de la tempête, et venant du lit la respiration rauque et sifflante du dormeur.
On s’en irait, sur la pointe des pieds, appliquées à se taire, et on irait à la fenêtre, voir si la vache n’est pas sortie de l’étable, ou si la tempête n’a pas enseveli et la vache et l’étable. On reviendrait vers toi,  pleurer pour rien, pour que tu lèves un instant les yeux de la tricoteuse, et que cesse la montée et la descente des aiguilles, le dévidement de la laine et ce regard plongeant à l’intérieur du bas, comme si l’univers entier n’était que ce trou vide et cette roue que tu tournes sans fin. Tu gémirais qu’on t’a fait perdre une maille, et tournerais la tête, un peu distraite, un peu inquiète, émergeant de ton œuvre comme Dieu de sa création, et tu tournerais vers nous un regard scrutateur. Nous regardant ainsi, avec tes cheveux droits sur la tête, tu as  l’air d’un hibou, je n’ai pas peur de toi, non, mais… tu pourrais bien déceler la varicelle, ou la coqueluche, et je renifle à grands frais, car
Ils ont toujours la morve aux nez, le plancher est  trop froid, pauvr’s enfants, votre père dort, Étienne, mouche là, il faut penser à aller traire la vache, fais attention en ouvrant la porte, que le vent ne l’emporte, soigne bien la vache, pauvre vache, elle va vêler bientôt, elle doit geler dans l’étable, il fait froid  ici, Marthe, remet du bois dans le poêle… Il va falloir rentrer le bois, choisi du bouleau sec, le tremble est trop vert, Étienne, ramasse les oeufs, et assure-toi que la porte de l’étable est bien close…
Et ran, ran, ran, la tricoteuse se remet en marche, et je reste seule près de toi, subjuguée par le dévidement de la laine et la folie des aiguilles.

©  XYZ. La revue de la nouvelle, n° 37, 1994, p. 30-31.

J’ai réalisé l’illustration, en coaching avec Suzanne, pour une nouvelle que j’ai publiée, sous le nom de plume Ariane Dyonis.
— Christiane, coaching

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